Alors que nos chemins convergent vers le bassin lémanique, nous souhaitons croiser nos regards pour explorer ensemble ces lieux alternatifs où “tout est possible”[^1], ces hétérotopies[^2] en actes. Car une idée accompagne notre cheminement : les communs sont une opportunité de redéfinir nos manières de faire société et peuvent ainsi être une clé face aux enjeux et aux crises territoriales qui sont les nôtres. Cet article est ainsi notre opportunité de saisir comment la notion de tiers-lieux s’incarne en Suisse romande, en miroir de la situation française.
Je suis Elsa Buet : ma volonté d’essaimer des méthodologies systémiques pour faire société autrement m’a amené à co-coordonner le Diplôme Universitaire Espaces Communs avec le collectif Yes We Camp et se poursuit aujourd’hui auprès de l’association genevoise Les Fantastiques Communs.
Je suis Julien Dévaud : mon intérêt pour la dimension sociale de la fabrique de la ville m’a mené sur les traces de ces lieux et réalités alternatives en Romandie, afin d’en comprendre plus précisément leur fabrique et leur mécanique dans le but, pourquoi pas, de participer à leur essaimage.

Comment parler des tiers-lieux ? Nos choix de dénominateurs
Les définitions du concept tiers-lieu sont multiples, et leurs interprétations peuvent varier.
L’institutionnalisation de cette notion en France a d’ailleurs contribué à en complexifier la compréhension, oscillant entre un mouvement né de la société civile et une approche parfois amplifiée — voire déformée — par les politiques publiques[^3]. Nous ne sommes nous-mêmes pas neutres face à ce terme. En tant que parties prenantes du Diplôme Universitaire Espaces Communs, nous nous inscrivons résolument dans son ancrage conceptuel : il n’existe pas de recette toute faite pour créer ces lieux. Ce sont les dynamiques sociales qui façonnent les configurations spatiales, et non l’inverse. Pourtant, notre démarche exige un cadre d’analyse comparatif, sous forme de dénominateurs communs, aussi partiels et subjectifs soient-ils, afin d’établir des repères partagés. Voici ceux que nous avons retenus :
Le principe d’hybridité et de mixité, appliqué aux usages comme aux modèles économiques, révèle une caractéristique clé de ces lieux : leur capacité à rester ouverts et évolutifs. En évitant de figer leurs fonctions, ils deviennent des espaces vivants, uniques et adaptables. Par ailleurs, la diversité de leurs sources de revenus, incluant des mécanismes contributifs, leur permet de préserver une certaine indépendance.
La finalité sociale construite autour d’usages en commun et intensifiés d’une ressource locale, par une communauté organisée de manière collaborative et questionnant nos rapports sociaux, nos manières de vivre ensemble, nos façons de consommer.
Dans ces lieux, la participation va bien au-delà de la simple présence : ils invitent un tissu social, professionnel et politique large à s’impliquer dans la gouvernance, devenant ainsi des acteur·rice·s du système décisionnel. Cette implication collective permet de questionner et de transformer les dynamiques de pouvoir en place.
Ces lieux agissent comme une interface et un maillon essentiel entre la société civile et les pouvoirs publics, pour co-construire l’avenir de la cité. Leur ancrage territorial et leur dialogue avec les acteur·rice·s locaux sont centraux.
Inspirée d’Ivan Illich, la convivialité y est à la fois un outil et une fin. Elle se manifeste par des espaces conçus pour le partage, une ambiance inclusive, et des rituels qui favorisent le lien social, faisant des tiers-lieux des espaces de vie autant que des lieux de travail.
Enfin, l’interdisciplinarité, voire la post-disciplinarité, permet à ces espaces d’accueillir et de faire dialoguer des savoirs variés, favorisant ainsi des croisements inattendus et des réponses systémiques aux défis sociaux et environnementaux.
Contexte suisse : entre les montagnes, une démocratie aux multiples visages
Sans dresser un portrait exhaustif des configurations historiques, politiques ou socio-économiques de la Suisse, quelques éclairages sur ses spécificités offrent des clés de lecture pour comprendre comment la notion de tiers-lieux y résonne (ou non) différemment qu’en France :
Des échelles territoriales réduites : avec 9,2 millions d’habitant·es (13 % de la population française) répartis sur un territoire treize fois plus petit, la Suisse présente toutefois une densité de population urbaine plus faible. Sa compacité géographique atténue les frontières entre urbain, périurbain et rural, d’ailleurs très interconnectés par un réseau de transport public dense. Le besoin de créer des "ponts" entre ces espaces y est plus faible ; rôle que jouent les tiers-lieux en France où les déséquilibres territoriaux peuvent y être plus prononcés.
Une organisation politique et territoriale décentralisée : le pays est composé de 26 Etats (les cantons), fonctionnant selon un système fédéral où seules certaines compétences sont déléguées à l’échelon national. Les politiques culturelles, sociales ou d’aménagement du territoire relèvent avant tout des cantons, qui conservent une large indépendance. Les initiatives dépendent donc des volontés et opportunités locales, plus fragmentées qu’en France.
Des réalités régionales très différenciées : le fédéralisme se traduit aussi par des cultures et des pratiques distinctes selon les régions, notamment de part et d’autre du Röstigraben (la limite entre Suisse alémanique et romande).
Un rapport à la démocratie basé sur la participation : le système de démocratie semi-directe suisse est organisé autour d’une participation importante de la population par des votations, référendums ou initiatives populaires fréquentes. Cette culture de la collaboration, ancrée dans les institutions locales, peut expliquer un moindre besoin de créer des espaces de participation et de revendications citoyennes.
Un contexte socio-économique favorable : le niveau de vie globalement élevé tout comme l’État social développé participent également à expliquer un moindre besoin de créer de lieux en réponse à des situations de précarité ou de délaissement territorial.
Il existe des lieux en Suisse romande… mais sont-ils des tiers-lieux ?
Un travail d’enquête (non exhaustif) a permis de révéler la multiplicité des lieux et projets existant aujourd’hui en Romandie : espaces alternatifs, hybrides, participatifs, conviviaux, autogérés, modulables et intensifiant les usages. Des lieux qui, a priori, s’apparentent à des tiers-lieux. Pourtant, la plupart ne se revendiquent pas comme tels. Ils apparaissent davantage comme des initiatives polymorphes, locales, confidentielles et peu mises en réseau, en tous cas pour l’instant. Des espaces où des usages nouveaux s’inventent en permanence, mais qui, peut-être par manque d’auto-définition ou de structuration commune, ne se reconnaissent pas toujours comme appartenant à une même constellation d’espaces communs.

Quelques observations relatives à ces espaces communs sont néanmoins importantes à souligner :
Ils ont émergé pour des raisons et des objectifs variés : certains se concentrent sur la résilience territoriale et la création de nouvelles pratiques de transition écologique et émancipatrices (l’Archipel, Sion) ; d’autres mettent à disposition des espaces pour des collectifs et initiatives existantes, locales et engagées (Sports5) ou réaffectent des locaux vides pour créer des ateliers d’artistes (SCALA) ; certains ont vocation à être des lieux d’accueil inconditionnel (La Demeure/Canopy) ou encore des espaces de partage de savoir faire manuels et d’économie circulaire (La Fabrique).
Ils partagent de nombreux points communs : en particulier, leur implantation dans les interstices de la ville ; l’hybridation des usages qu’ils proposent ; le partage de ressources (matérielles ou non) ou encore leur modèle d’organisation, généralement coopératif et horizontal où la sociabilité est placée au coeur de leur modèle. Tous cherchent ainsi à remettre en questions des pratiques traditionnelles de consommation (d’espaces, de matière et de relations).
Ils restent des objets fragiles : leur émergence repose souvent sur un alignement d’étoiles, qu’il s’agisse d’une rencontre entre des collectifs engagés, de la volonté d’un acteur clé, de surfaces disponibles et des opportunités locales. De plus, tous ont dû développer des stratégies afin de gagner en légitimité et faire survivre l’utopie qu’ils cherchent à déployer, parfois même en mettant de côté certains points de vue plus idéalistes qui les définissaient initialement.
Pourtant, ils ne se ressemblent pas : certains s’appellent espaces culturels, d’autres ressourceries, parfois espaces communs et quelques-uns tiers-lieux.. Une partie existe depuis de nombreuses années, la plupart ont émergé plus récemment, au gré des transformations des villes dans lesquelles ils se sont implantés. Ils sont avant tout liés par des valeurs et un état d’esprit commun et sont très ancrés dans leurs territoires. À cet égard, Genève fait quelque peu figure d’exception : dans la lignée du mouvement squat des années 1970-1990, la ville compte aujourd’hui de nombreux lieux culturels et alternatifs. Ces espaces sont soit les héritiers directs de cette mouvance (comme l’Usine, ancienne friche industrielle autogérée depuis 1994), soit nés en réaction aux politiques publiques mises en place après l’éviction des squats.
En définitive, la Suisse romande compte aujourd’hui de nombreuses manifestations de communs urbains. Ces réalités ont émergé "par le bas", dans des contextes singuliers et au gré d’opportunités variées.

Toutefois, est-il pertinent de réunir toutes ces initiatives romandes sous une même bannière ? Entre unification soutenante et préservation des singularités
Au regard de ce panorama, une première conclusion s’impose : le flou sémantique qui entoure ces espaces communs rend leur action moins lisible et peut-être moins impactante. La question se pose donc : faut-il vraiment réunir l’ensemble de ces initiatives sous une même bannière ? Une telle unification présenterait des avantages majeurs : une meilleure visibilité et une plus grande reconnaissance pour ces projets dont le besoin est croissant, qui gagneraient en légitimité, une mobilisation accrue de ressources (fonds publics, philanthropie), tout comme un soutien financier et institutionnel aujourd’hui peu développé et incertain.
Pourtant, cette démarche n’est pas sans risques ni effets pervers. D’une part, l’unification efface les singularités, qui sont entretenues par ce flou entourant leur définition : en gommant les spécificités de chaque initiative, on perd ce qui fait leur richesse et leur adaptabilité aux contextes locaux. D’autre part — et c’est là un écueil plus profond —, une institutionnalisation trop poussée pourrait étouffer le caractère bottom-up qui constitue la force même de ces dynamiques. Ces projets tirent leur vitalité de leur ancrage local, de leur capacité à s’adapter aux besoins réels des territoires et de leur indépendance relative vis-à-vis des cadres administratifs traditionnels.
La lecture “vue du ciel” de cette thématique ne doit évidemment pas non plus mener à une vision “impérialiste” : l’unification ne doit pas devenir une forme de standardisation imposée. Peut-être que pour cette fois, la finalité de ces espaces justifie pleinement cette “confusion sémantique dont le flou ouvre en réalité de nouveaux horizons politiques”[^4] .
Tout va très bien comme ça ou une autre voie est-elle possible ?
Plutôt que de chercher à tout prix à créer de nouveaux concepts ou catégories, ne pourrait-on pas revenir à l’essence même de politiques publiques adaptées : un accompagnement sur mesure pour des projets singuliers ?
Un tel accompagnement, tout en respectant la diversité des initiatives, pourrait ainsi permettre le développement de l’évaluation des impacts sociaux de ces lieux, et ainsi valoriser le travail social quotidien qui se déploie dans ces espaces.
Une autre piste est celle de la mise en commun, c'est-à-dire la construction collective d’outils collaboratifs, de réseau de soutien, de partage d’expériences et de connaissances pour appréhender collectivement des ressources communes[^5] (des lieux, mais pas que). Cette approche ouvre également la voie à des partenariats publics communs[^6] , tout en permettant une mise en réseau de l’ensemble des acteurs d’un même territoire pour partager des ressources méthodologiques[^7] et participer à la création de “nouveaux imaginaires collectifs”.

Conclusion : et si l’essentiel était avant tout dans le processus et dans le lien qui se crée ?
L’exemple suisse offre une perspective éclairante, qui permet de revisiter rétrospectivement les effets de la politique publique française en matière de tiers-lieux, évoqués en introduction. En comparant les deux modèles, on peut s’interroger : quels sont les gains et les pertes d’une approche unifiée ? Comment concilier soutien institutionnel et préservation de la spontanéité citoyenne ?
Nous avons besoin de lieux pour recréer ce lien social, mais aussi pour expérimenter de nouvelles façons de vivre ensemble. Ces espaces, qu’ils soient appelés tiers-lieux, communs, lieux infinis ou ateliers d’imaginaires collectifs, sont avant tout des laboratoires du vivre-ensemble. C’est là, dans cette capacité à tisser du lien et à innover socialement, que réside leur véritable force. Ce ne sont pas seulement des lieux, mais des processus qui permettent de repenser notre rapport au monde, aux autres et à nous-mêmes.
Bibliographie :
Tout est possible (2026). Les tiers-lieux comme ateliers d’imaginaires,Espace Dickens. [https://espace-dickens.ch/data/files/Espace%20Dickens%20-%20Ici%20tout%20est%20possible.pdf].
Idelon, A. & Buet, E. (2021). Faire école depuis les lieux : L’école du terrain, Éditions du Commun.
Dévaud, J. (2026). Voyage en communs. Enquête sur les mécaniques des tiers-lieux et espaces communs en Suisse romande, Diplôme Universitaire Espaces communs [https://www.espaces-communs.com/_files/ugd/57c816_cc441b937fe947dfa5a28644bfbaa499.pdf]
Frederickson, S. (2022). Gouvernances collectives au prisme des communs, Le cas du Partenariat Public Communs, Ecole du terrain.
Illich, I. (1973). La Convivialité, Seuil.
Plateau Urbain. (2026). Des villes en mieux : tiers-lieux et occupations temporaires. Le Pommier.
Pattaroni, L. (2020). La contre-culture domestiquée. Art, espace et politique dans la ville gentrifiée. MétisPresses.
Zask, J. (2011). Participer. Essai sur les formes démocratiques de la participation. Le Bord de l’eau.ai sur les formes démocratiques de la participation, Le Bord de l’eau.
[^1] Espace Dickens, Tout est possible : Les tiers-lieux comme ateliers d’imaginaires
[^2] C’est-à-dire des lieux où existent concrètement des utopies
[^3] Définie notamment par la création du groupement d’intérêt public France tiers-lieux, qui a permis la création des appels à projet Fabrique de Territoire et Manufactures de proximité (qui a favorisé la création/structuration d’une centaine de tiers-lieux en France entre 2020 et 2022). Pour aller plus loin : https://anct.gouv.fr/programmes-dispositifs/tiers-lieux?
[^4] Paul Citron, Un quiproquo en forme de cheval de Troie dans Plateau Urbain, Des villes en mieux
[^5] comme cela peut exister en France comme avec le DU Espaces Communs, le réseau des tiers lieuses, la plateforme movilab, ou encore la plateforme les communs initiée par Plateau Urbain
[^6] En créant des partenariats publics communs - voir le travail de Sylvia Frederickson
[^7] Et c’est précisément le but de l’association Les Fantastiques Communs
