Depuis une quinzaine d'années, les tiers-lieux occupent une place croissante dans les stratégies de revitalisation territoriale. Investissant souvent d'anciennes friches, ils sont devenus des espaces privilégiés pour expérimenter de nouvelles formes de gouvernance, d'action culturelle et de participation citoyenne. Régulièrement présentés comme des laboratoires de la transition socio-écologique, ils interrogent plus largement la fabrique contemporaine des projets urbains et territoriaux.
Cette évolution s'accompagne de l'émergence de pratiques nouvelles qui contribuent à la transformation des territoires. Parmi elles, la préfiguration occupe une place majeure dans les discours. Pourtant, cette notion reste peu explicitée. Si la notion semble utilisée de manière relativement consensuelle par les différents acteurs de l’urbanisme, en particulier dans les opérations d’urbanisme transitoire, nous supposons qu’elle recouvre des processus variés. Il existerait ainsi différentes formes de préfiguration des usages et des espaces, notamment dans un objectif de transition socio-écologique. Cette notion, davantage abordée dans la littérature académique anglophone, est souvent associée dans la littérature francophone à la notion d’expérimentation.
Préfigurer, expérimenter
L'essor des tiers-lieux s'inscrit dans une transformation plus générale des manières de conduire les projets urbains et territoriaux. Face aux incertitudes qui traversent de nombreux domaines, les démarches de planification fondées sur des projections stabilisées du futur, des modèles descendants de fabrique urbaine ou des processus linéaires de projet, sont déstabilisées (Mallet, 2024). A l’inverse, les approches valorisant la réactivité, l’adaptabilité, l'expérimentation, et la prise en compte des usages, qu’ils soient existants, exprimés ou projetés, occupent une place croissante dans les pratiques d'aménagement.
Si l’expérimentation est une modalité d’action fondée sur le test et l’apprentissage, la préfiguration engage plus explicitement une dimension transformatrice et projective.
De nombreux tiers-lieux se développent ainsi selon une logique de préfiguration des lieux et des usages : plutôt que de suivre la mise en œuvre d'un programme défini à l'avance, celui-ci est envisagé comme un processus évolutif, intégrant des ajustements continus. Ce processus s’écarte des modèles traditionnels de projet urbain, qui distinguent généralement des phases de conception, de réalisation puis d'exploitation. Les usages ne sont plus uniquement envisagés comme l’aboutissement du projet : ils peuvent intervenir en amont, accompagner sa conception et contribuer à orienter les choix programmatiques.
La préfiguration de tiers-lieux peut prendre différentes formes : occupations temporaires (Pinard, 2023), permanences architecturales (Ricard, 2021 ; Andres, 2023), dispositifs provisoires, évènements ou installations temporaires d’activités. La diversité des modes d’action qu’elle recouvre explique sa proximité avec d’autres notions, notamment celle d’expérimentation. Nombre de démarches préfiguratives reposent en effet souvent sur des expérimentations qui permettent de tester les projets. Mais si l’expérimentation est une modalité d’action fondée sur le test et l’apprentissage (Evans, 2016 ; Savini, Bertolini, 2019), la préfiguration engage plus explicitement une dimension transformatrice et projective, visant à produire des formes sociales ou spatiales concrètes (Davoudi, 2023). Elle engage ainsi un processus de sélection, de stabilisation, voire d’institutionnalisation de certains futurs plutôt que d’autres (Haugland, 2023 ; Davoudi, 2023). Toute préfiguration comporte donc une dimension expérimentale, mais toute expérimentation n’est pas nécessairement préfiguratrice.
Deux régimes de préfiguration : La Macérienne et PIX’in – La Locomotive
La Macérienne et PIX’in – La Locomotive constituent deux projets de tiers-lieux situés dans les Ardennes, mais inscrits dans des contextes territoriaux différents : l’un sur une friche industrielle en milieu urbain (La Macérienne), l’autre sur une friche ferroviaire en milieu rural (PIX’in – La Locomotive). Ils partagent néanmoins des points communs : un fort soutien de leur collectivité respective pour le développement du projet de territoire via notamment un soutien financier et par la signature d’un bail emphytéotique d’une quarantaine d’années, une place centrale accordée aux usages dès l’émergence du projet, ainsi qu’une démarche de transition écologique via une charte de développement durable pour le premier et une éco-réhabilitation pour le second. Les deux s'inscrivent également dans l’écosystème des tiers-lieux, au niveau régional via Tiers-Lieux Grand Est et au niveau national par leur labellisation Nouveaux Lieux Nouveaux Liens de l’ANCT, bénéficiant ainsi de l’expérience et de l’expertise d’une diversité d’acteurs de l’écosystème. Ils présentent des différences dans l’échelle de leur projet de territoire et leurs modalités de préfiguration. La Macérienne représente un budget de 25 millions d’euros pour 10 000 m² de bâtiment et la Locomotive un budget de 2,3 millions d’euros pour 300 m² de bâtiment.
Poix-Terron : Pix’In et La Locomotive


La Macérienne


1) La Macérienne : préfigurer pour valider et ajuster un programme déjà stabilisé
Implanté à Mézières sur le site d’une ancienne usine fermée en 1984, le projet de la Macérienne naît en 2015 à l’initiative de FLaP, association porteuse du festival Cabaret Vert depuis 2005. Dans le cadre d’une réflexion collective sur l’avenir de celui-ci, l’association fait émerger l’idée de créer un lieu permanent permettant de prolonger une dynamique au-delà de l'événement annuel. Pendant trois ans, FLaP et Ardenne Métropole conduisent des démarches complémentaires : la collectivité mène une étude pré-opérationnelle sur les usages potentiels d’un tiers-lieu, tandis que FLaP organise think tanks, visites de lieux et rencontres avec des acteurs pionniers des tiers-lieux au niveau national. Ces démarches permettent progressivement de définir les futures activités du site.
Le projet entre dans une phase de structuration dès 2020 avec le recrutement par la collectivité d’un chargé de projet dédié. En six mois, FLaP définit le programme à travers un groupe de travail interne. FLaP crée ensuite, avec l’association dédiée à la mise en valeur du patrimoine du site depuis 2004 Les Amis de la Macérienne Clément-Bayard, une association appelée à devenir gestionnaire et animatrice du lieu : Trapèze. La démarche de préfiguration s’engage en 2021. Tandis qu’Ardenne Métropole lance les études de programmation, FLaP expérimente le site avec un événement alternatif, Face B, organisé après les annulations des éditions 2020 et 2021 du Cabaret Vert en raison de la pandémie. Cette occupation permet d’éprouver la capacité du site à accueillir des usages culturels, artistiques et festifs, constituant un temps d’appropriation du site pour les futurs opérateurs déjà identifiés par FlaP puisqu’ils sont majoritairement des partenaires historiques.

Le projet entre dans sa phase opérationnelle en 2023 avec le recrutement d’un chef de projet par Trapèze et le lancement de la consultation de maîtrise d'œuvre. Le programme issu des démarches de concertation et élaboré par l’association, ainsi que la charte de développement durable du Cabaret Vert, sont intégrés au cahier des charges. La gouvernance associe - dès la conception - la maîtrise d’ouvrage (Ardenne Métropole et ses 6 assistants de projets), la maîtrise d’œuvre (Atelier 9.81 et ses 11 assistants de projets) et la maîtrise d’usage (Trapèze avec ses 8 opérateurs et des assistants ponctuels), configuration inédite pour la collectivité. Des ateliers de co-conception permettent aux futurs opérateurs de définir les espaces selon leurs besoins. Cette ouverture concerne toutefois principalement les acteurs déjà engagés dans la dynamique du projet. Si les partenaires historiques du Cabaret Vert et plusieurs acteurs culturels locaux participent à la démarche, les habitants restent peu associés au processus.
La préfiguration apparaît moins comme un processus de production du projet que comme une démarche visant à tester et à ajuster un programme déjà largement défini.
Le projet demeure ainsi fortement structuré par « la galaxie Cabaret Vert ». Les principales décisions sont prises de manière relativement descendante par FLaP, mais s’inscrivent dans une vision largement partagée par ses membres. La programmation prolonge les ambitions du festival : elle prévoit des espaces permettant d’accueillir les bénévoles et les artistes lors des événements, mais aussi des activités de production, de fabrication et de stockage avec les Ateliers Partagés du Cabaret Vert. Labellisés Manufacture de proximité, ces ateliers accueilleront des formations développées avec des acteurs locaux et culturels afin de répondre aux besoins du territoire. Le phasage des travaux est lui-même articulé au calendrier du festival.
Depuis 2023, les cinq éditions des Échappées Belles prolongent cette dynamique préfiguratrice en accueillant une diversité d’activités (projections cinématographiques, concerts, ateliers auprès du jeune public, animations autour du vélo, etc.), ce qui a permis aux opérateurs de s'approprier progressivement le site. Cette deuxième phase de préfiguration vient avant tout valider le programme, qui comprend des activités culturelles, artistiques, artisanales et festives (telles qu’une école des musiques actuelles, une salle de diffusion, une salle d’essai pour cinéma, un bar, un restaurant, une pico-brasserie, des ateliers vélo, etc.). Le programme sera néanmoins revu sur certains aspects : les arbitrages politiques, les exigences de sécurité, la viabilité économique ainsi que les contraintes techniques du site – notamment de pollution, de sécurité incendie et de risque d'inondation – restreignent l’objectif initial de flexibilité du site et les possibilités d'évolution du projet. Ainsi, à La Macérienne, la préfiguration apparaît moins comme un processus de production du projet que comme une démarche visant à tester et à ajuster un programme déjà largement défini. L'ouverture du site est prévue en 2028 avec comme objectif de devenir le quatrième pôle d’attraction du territoire.

2) PIX’in – La Locomotive : préfigurer pour produire et construire le projet
Le projet émerge en 2018 de la rencontre entre la Fédération Familles Rurales Grand Est et le Maire de la commune de Poix-Terron, qui saisissent l’opportunité du projet Port@il pour initier un projet de tiers-lieu. Cette dynamique répond au besoin identifié par une enquête citoyenne de disposer d’un lieu de vie et de sociabilisation au sein de la commune.
Pendant deux ans, une démarche de concertation est menée afin de définir le projet, situé sur une ancienne halle ferroviaire à marchandises qui n’était plus en activité depuis près de 50 ans. Des étudiants en architecture interviennent notamment en 2021 pour proposer plusieurs projets de réhabilitation de l’ancienne halle, qui ont ensuite été exposés aux habitants dans le cadre du projet Port@il.
En 2020, les partenaires ouvrent PIX’in, un tiers-lieu temporaire installé dans l’attente de la réhabilitation de la halle et de l’ouverture de La Locomotive, prévue en 2026. Cet espace constitue un « terrain d'entraînement »1, un lieu d'élaboration progressive du projet : il permet de tester des usages, d’impliquer des habitants et ainsi, d’ancrer le futur tiers-lieu dans son territoire.

Le projet se structure en 2021 avec le recrutement d’un chargé de mission tiers-lieu par la Fédération et la création d’un comité citoyen. Réuni mensuellement pendant un an à PIX’in, ce comité citoyen reprend les enseignements de la concertation initiale, les enrichit et participe à l’élaboration du programme. Le livret produit par ce comité citoyen est ensuite intégré au cahier des charges de la consultation de maîtrise d’œuvre lancée fin 2022. Une association de préfiguration du futur tiers-lieu - La Locomotive - est créée, dont la gouvernance associe un collège des membres fondateurs et un collège d’habitants.

À l’été 2023, la sélection de la maîtrise d’œuvre lance le projet de la Locomotive dans sa phase opérationnelle. Le dialogue entre maîtrise d’ouvrage (Commune de Poix-Terron), maîtrise d’œuvre (Les Saprophytes) et maîtrise d’usage (Association Familles Rurales PIX’in) permet de poursuivre collectivement la conception du projet via des permanences architecturales. Avec la création de l’association PIX’in – La Locomotive début 2024, qui inscrit dans ses statuts l’ambition de « développer l’attractivité du territoire, favoriser les liens sociaux et accompagner les transition écologiques », le projet prend une nouvelle ampleur. En septembre 2025, l’association recrute une chargée de mission « Préfiguration et documentation » pour les visites de chantiers et les chantiers participatifs (murs en torchis, pose de couverture en tuiles, construction d’une guinguette, etc.), considérées comme des phases complémentaires de préfiguration du projet, cette fois-ci in situ, permettant aux habitants de s’approprier progressivement le lieu, de se projeter dans les usages et de développer un sentiment d’appartenance, y compris par leur participation à sa construction.
La préfiguration consiste donc à expérimenter avant même son ouverture les usages du futur tiers-lieu, selon des lieux et des modalités évolutives.
Les retours issus des ateliers, des permanences architecturales, des visites et des expérimentations alimentent en continu la conception du projet, participant à sa co-construction.
En parallèle, les activités appelées à constituer le futur tiers-lieu se déploient progressivement sur le territoire communal. La plupart d’entre elles prennent place à PIX’In, où sont proposés des ateliers numériques, un accompagnement à la scolarité, des ateliers repair café, des activités de fablab, des soirées karaoké ou de projections de spectacles, des apéritifs conviviaux, entre autres. Quelques autres investissent d’autres lieux de la commune, à l’image d’une micro-folie au sein de la médiathèque municipale à partir de fin 2025. Sur le site du futur tiers-lieu, des chantiers participatifs se conjuguent à des activités festives et artistiques organisées dans le cadre de journées de « chantier en fête », qui permettent à la fois au public de se projeter dans le lieu et de réunir des acteurs du monde culturel, associatif, environnemental ou de la restauration.
La prise en compte des usages apparaît ainsi comme un processus dynamique et participatif, visant à faire émerger progressivement un lieu. La préfiguration consiste donc à expérimenter avant même son ouverture les usages du futur tiers-lieu, selon des lieux et des modalités évolutives, tout en laissant ces expériences contribuer à la définition même du projet.
Conclusion
La préfiguration apparaît ainsi comme un processus au cours duquel se dessinent progressivement les usages qui prendront place dans le projet. Là où les usages ne préexistent pas nécessairement, ils sont produits en situation, puis progressivement intégrés à un écosystème d’acteurs.
L’analyse de ces projets montre toutefois que la préfiguration ne constitue pas un processus homogène. Si elle repose, dans les deux cas, sur des formes d’expérimentation, celles-ci n’occupent pas la même fonction dans le processus de projet. Là où la préfiguration pour la Macérienne prend un rôle de validation et d’ajustement d’un programme relativement stabilisé, elle contribue pour PIX’in – La Locomotive à produire le projet grâce à des formes de gouvernance qui participent à la définition et redéfinition du programme. Cette distinction rejoint celle identifiée par Haugland (2023), entre démarche « ends-guided », où la préfiguration permet de rendre acceptable et de faciliter un futur déjà relativement cadré et démarche « ends-effacing », où les finalités du projet demeurent ouvertes et évolutives.
Derrière un terme désormais largement partagé par les acteurs des tiers-lieux, se cachent ainsi des conceptions différentes de la conduite de projet. La préfiguration ne constitue donc pas une méthode unique, mais une pluralité de pratiques, dont les finalités et les effets varient selon les configurations territoriales et les ambitions poursuivies, et qui reste encore largement à documenter.
Pour aller plus loin :
Evans, Joshua (2016), Trials and Tribulations : Problematizing the City through/as Urban Experimentation, Geography Compass, 10(10), 429-443. doi.org/10.1111/gec3.12280
Mallet, Sandra (2024), Politiques urbaines de l’accélération. Les temps de l’urbanisme présentiste. La Tour-d’Aigues : L’Aube, 2024.
Pinard, Juliette (2023), L’urbanisme transitoire, outil de patrimonialisation et de mise en scène en amont du projet urbain ? L’exemple de SNCF Immobilier et de ses emprises ferroviaires à Paris, Territoire en mouvement, vol. 56. doi.org/10.4000/tem.8744
Ricard, Sophie (2021), entretien avec Sandra Mallet et Arnaud Mège, Carnet Hypothèse UrbaTime. urbatime.hypotheses.org/grands-entretiens/sophie-ricard
Savini, Federico; Bertolini, Luca (2019), Urban experimentation as a politics of niches, Environment and Planning A: Economy and Space, 51(4), 831-848. doi-org.urca.idm.oclc.org/10.1177/0308518X19826085
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Échange avec des acteurs du projet, juin 2026 ↩
